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19/01/2007

Ecrivain...

Mon activité : un métier ? en tous cas, un service…

Les jours se suivent et ne se ressemblent pas toujours…
En effet, pour moi, il y a du neuf qui devrait me permettre de vivre « autrement » et de me sentir « mentalement » utile.
Tu vois, il suffit parfois de savoir attendre. A mon arrivée, j’avais fait connaître ma disponibilité et mon souhait d’être occupé à la bibliothèque dès qu’une place se libérerait…
Il y a quelques jours, j’ai renouvelé ma demande... ce ne fut pas en vain...
Depuis quelques jours, j'ai pris de nouvelles fonctions, celles d'écrivain-bibliothécaire.

Mon emploi d’écrivain–bibliothécaire peut être défini comme un service aux détenus : je les aide et/ou rédige pour eux, sous leur dictée (mais avec des mots corrects), toutes sortes de courriers administratifs, judiciaires ou internes à la prison, et même plus personnels, à leur famille/épouse/ copine/enfants….
Mon rôle n’est pas de conseiller, mais de transcrire et il peut m’arriver de faire des demandes « inutiles » (à mes yeux), mais « demandées » par les intéressés. Même si celle-ci ne sert à rien, c’est leur droit et cela leur fait du bien (ce qui est déjà pas mal).
Cette fonction d’écrivain me permet de côtoyer un « public » qu’on ne peut pas imaginer (mais qui est bien réel, crois-moi) – des jeunes de 20-25 ans qui ne savent ni lire, ni écrire bien qu’étant français ; pour les étrangers, c’est plus compréhensible, mais chaque jour m’apporte des « surprises » désagréables ; où va-t-on ?
Tu te doutes bien que cet emploi ne me pose aucun problème « intellectuel ».

Il y a une partie très répétitive et formelle. Il me faut parfois composer pour présenter au mieux les demandes ou justificatifs.
Il m’arrive même de créer des « lettres d’amour ».

...

1019 Jours de détention… en Maison d’Arrêt
Ce blog est extrait de la correspondance adressée à ma fille, pour lui présenter mes conditions de détention et mon « nouveau » cadre de vie (voir nos précédents échanges : index sur la journée du 14 janvier 2007, sur la journée du 21 janvier : un lexique vous donnera quelques définitions de termes qui méritent une explication et/ou un commentaire).
Au fil des jours qui vont suivre, je vous mettrai sur ce blog, le texte de mon bouquin, n’hésitez pas à me mettre des commentaires, vos impressions, posez-moi des questions, il n’y en a pas d’indiscrète…

Le bouquin de Paul DENYS n’a pas encore trouvé d’éditeur.
Si vous n’avez pas la patience de le découvrir au fil des jours, vous pouvez l’acquérir en envoyant un chèque de 17 € (frais d’envoi compris) à TOP SERVICES, 31 rue des Allemands à 57000 METZ. Pour 13 €, je peux vous l’envoyer par e-mail (150 pages A4).

...

Tu vois, je ne m’ennuie pas…
Ce qui représente, par jour, au minimum une vingtaine de documents, rarement plus de trente, et cela d’un intérêt (pour moi) d’inégale valeur, parfois quelques lignes, parfois plusieurs pages pour expliquer au juge, une situation compliquée que l’intéressé ne saura pas (ne pourra pas) mettre en valeur dans le peu de temps qui va lui être donné. Et je pratique le principe : « l’écrit reste »… et on ne peut pas dire qu’on ne l’a pas reçu.
En plus de cela, j'essaie de renseigner, à leur demande, les détenus sur leur avenir, en consultant le Code Pénal (CP), le Code de Procédure Pénale (CPP), et le Guide du prisonnier (édité par l'OIP - Observatoire International des Prisons).
Je peux te préciser que mon « activité » se passe en bibliothèque lorsque c’est leur jour de bibliothèque ou en étage, pour des demandes « urgentes » ou plus complexes et/ou plus confidentielles ou si ce n’est pas leur jour. Ainsi donc, cela me fait « voyager » et tout le monde me connaît. On m’appelle « l’écrivain », c’est mon nouveau « nom », ça me plait plus que « papy » et « pépé » qui, en situation « normale », m’aurait été attribué…

A ce travail d’écriture, s’ajoute la surveillance de dictionnaires, encyclopédies, livres en langue étrangère et œuvres diverses + la presse (le RL et une dizaine de revues, Paris Match, NouvelObs, Marianne, entre autres) qui sont « à consulter sur place ».

Pour cette tâche de surveillance, j’ai un acolyte qui s’efforce de surveiller la porte de la salle pour éviter que les ouvrages et revues précitées partent en cellule et en privent d’autres.

Avantage pour moi : cette activité m’occupe bien, de 8 h à 11 h et de 14 h à 17 h, chaque jour, sauf le samedi après-midi et le dimanche. Aussi l’inactivité et l’inutilité de mon temps m’obsèdent moins.
Autre avantage : les conditions matérielles. Je bénéficie d’une cellule « seul » (9 m²) que je peux aménager, à mon goût, sans gêner les autres, et ce, tout en respectant ce qui est permis/toléré. J’ai accès aux douches, chaque fois que je le souhaite… De plus, j’ai droit à un casse-croûte : fromage ou charcuterie (chaque jour) + 2 litres de lait et 2 l de jus d’orange (très bon) par semaine. Et une fiche de paie de 110 à 120 € selon le nombre de jours.
Il me paraît évident que la nature de l’emploi et mon âge appellent le respect aussi bien des détenus que des surveillants : « on ne me casse pas la tête » comme on dit ici.
Bref, la vie s’organise, la qualité de ma vie s’améliore.
Il n’empêche bien sûr que mon souhait le plus cher reste de quitter ces lieux dès que possible et de rejoindre les miens et tous nos amis.
Voici donc ce qui me occupe 6 heures de mes journées.

La bibliothèque

Il y a encore, dans une salle vis-à-vis de la nôtre, deux bibliothécaires qui assurent le prêt et l’entretien de plus de 5.000 volumes (en tout genre) et des centaines de BD (dont j’ignorais l’existence même) qui peuvent être emportés en cellule (3 à la fois).
En plus de nous, il y a au sein de l’Ecole, une enseignante qui assure le suivi et l’approvisionnement, en nouveautés, et selon des demandes spécifiques d’intérêt général. En cas de demande particulière, elle peut, pour le détenu, emprunter à la Médiathèque.
C’est donc toute une organisation qui s’adresse aux 600 détenus qui peuvent venir 2 fois par semaine en bibliothèque (par roulement).
Il faut avouer que pour certains, ce n’est qu’un lieu de détente, et de convivialité, une occasion de sortir de leur cellule.
Aussi, nous sommes dans une salle de 30 m², en permanence, une dizaine (parfois une vingtaine) de personnes.

Commentaires

Merci de ta réponse au commentaire.

Ecrivain public, ce métier là ne doit pas exister en France qu'en prison. C'est en tout cas une bonne initiative de l'administration pénitentiaire que ce poste de bibliothécaire. Il permet le contact et surtout la reconnaissance de l'autre en temps que personne à part entière. Les SDF et les défavorisés de la société demandent, bien souvent avant le ticket restaurant ou la pièce d'un euro , que tu les considère comme un être humain avec toute sa dignité.
5000 volumes, c'est considérable. Sais tu d'où ils viennent ? Sont ils intéressants, dans leur majorité ? J'ai chez moi des livres et revues que j'essaye de donner périodiquement à une bibliothèque de village, qui les a souvent en double déjà, et je n'ai jamais imaginé qu'une prison pouvait en avoir autant ! Mais j'imagine que l'administration ne doit guère accepter les dons.

En tout cas, avec 6 h dehors de la cellule, au contact d'autres personnes et au milieu de bouquins et BD, il y a un net confort pour l'esprit.

A plus tard et bonne journée.

Écrit par : Christian | 19/01/2007

La lecture, l'écriture aussi, ce sont d'excellents moyens...d'évasion.

Si christian, il y a des écrivains publics.
Il y a aussi des particuliers, où des sociétés, qui remettent en ordre, et dactylographient rapports, CV etc...

A bientôt...

Écrit par : Crabillou | 20/01/2007

Mon rôle d’écrivain… je l’ai toujours considéré comme un « service aux autres détenus ». A vrai dire, je ne pense pas l’avoir outrepassé, même si à Saint Mihiel, cela a été évoqué…
Il est vrai que la profession d’écrivain public existe… un moment, j’avais envisagé de l’adjoindre à mon activité de « Secrétariat d’entreprise » pour de petites entreprises qui n’ont pas les moyens de se payer une secrétaire, ni l’utilité, même à temps partiel. En fait, je ne l’ai pas fait, car il m’était difficile de demander une juste rémunération à celui qui n’en a pas les moyens… J’ai laissé cette tâche aux travailleurs sociaux et à certaines associations.
C’est effectivement un emploi d’auxi, prévu par la réglementation de l’administration pénitentiaire, au même titre qu’un aide cuisinier. Mais il n’en existe peut-être pas partout, ainsi à Saint-Mihiel, le poste était prévu, mais c’est moi qui l’ai créé (organisé) alors que le centre de détention existait depuis plus de 13 ans…
J’adhère tout à fait à ton approche de la mission : « Il permet le contact et surtout la reconnaissance de l'autre en temps que personne à part entière ». Il est toujours apprécié par les plus « demandeurs » que « tu les considères comme un être humain avec toute sa dignité », et je rajouterai avoir été surpris par certaines demandes, émanant de détenus que je considérai au dessus de la moyenne…
A propos de la bibliothèque, celle de Metz est particulièrement bien fournie, organisée et bien tenue, par 4 détenus auxi (avec moi) et ce, parce que nous avions « une chef-enseignante, donc non administration pénitentiaire »… vigilante, très disponible aux demandes des détenus… A priori, les prisons ne sont pas trop demandeuses d’ouvrages… il y a, en effet, un budget prévu et, à ce qu’il m’a semblé, suffisant pour acquérir toutes les nouveautés qui pouvaient intéresser le plus grand nombre.
Comme livres, il y a de tout, pour tous les goûts, même certains critiquant la Justice et l’Administration… En fait, le loi prévoit que tout ce qui est « édité » peut « rentrer » en prison, c’est ainsi que le mien, n’ayant pas d’éditeur, n’a pas droit de cité. Mais en fait, il n’est pas destiné aux détenus, mais aux futurs… détenus et à … qui veut bien le lire.
Tu vois juste : cet emploi d’écrivain m’a permis de « supporter » ma détention. Je l’ai eu au bout de 4 mois de détention, à un moment où j’avais une overdose d’attendre un jugement qui n’arrivait pas… et une overdose de lecture… et une overdose d’avoir rien à faire… Pour moi, c’était un emploi à temps plein… et peu de temps pour moi… et « le confort » d’avoir un esprit bien occupé, ce qui m’a permis de ne pas déprimer, même si j’aurais préféré, bien sûr, être « dehors »…
Paul Denis à Christian, le 20/01/07 à 19 heures

Écrit par : Paul Denis | 20/01/2007

En état d’overdose… c’est ce qui arrive quand tu lis, pendant 8/9 heures par jour…, même si tu aimes la lecture, un jour ou l’autre, tu décroches, et ce, d’autant plus que les sources lumineuses n’étaient pas au top – pas de néons, des ampoules dans un globe – nid de mouches… tu vois le tableau… Mais il est vrai que c’est un excellent moyen d’évasion et il m’est arrivé, parfois mais rarement quand même, de me surprendre à oublier que j’étais en prison…
Paul Denis à Crabillou,le 20.01.07 à 19 h 10

Écrit par : Paul Denis | 20/01/2007

Rien à voir avec le milieu carcéral que je ne connais pas.

Mais je suis resté "privé de liberté" pendant deux mois (seulement) cloué sur un lit dans une clinique, avec une broche traversant le tibia en-dessous du genou, et quelques kilos de sable au bout, pour maintenir la jambe en extension.

Les infirmières étaient certainement plus sympas que des matons.

Mais sans la lecture, il m'aurait été difficile de tenir le coup...

A bientôt...

Écrit par : Crabillou | 21/01/2007

Je comprends ta solitude et l’apport de la lecture… Mais, si je peux me permettre, tu me dis : 2 mois, moi j’ai tenu 4 mois à 8 h/jour de lecture, avec très peu d’arrêt et de visites… Seul moyen d’évasion.
En ce qui concerne les matons, si tu ne sors pas de ta cellule… tu les vois peu, c’est pas eu qui te casse les couilles (je pense utiliser ce mot ?), je l’envoie car, pour moi, être un peu vulgaire , me permet d’exprimer mon énervement et ma désapprobation… C’est en prison, que j’ai pris cette… mauvaise habitude… qui m’est restée, encore aujourd’hui, si je ne me retiens pas… et si la situation le demande….
De Paul Denis à Crabillou, le 21 janvier 07 à 19 h

Écrit par : Paul Denis | 21/01/2007

A te lire, je me disais bien que tu étais un intello et que tu étais prêt à aider les raclos. (mecs).
Il est vrai que l’écrivain est, en prison, un gars apprécié. J’en ai connu plusieurs. Chaque fois, c’était des gars bien et sur qui on pouvait compter.
Je ne sais pas si vous êtes « sélectionné », mais ce qui a de sûr, c’est que souvent, on est bien renseigné lorsque l’on va voir l’écrivain.
Moi, j’y suis allé le voir pour qu’il m’explique ce que le juge voulait dire et afin qu’il me dise ce que je risquais, il m’a aidé à faire une « confusion de peines ».
Au début, je croyais que c’était un « espion » des juges et un gars de l’administration. En fait, il n’en est rien, c’est un détenu comme nous qui accepte d’aider les autres. Et il aide bien, croyez-moi.
Il fait souvent plus que ce qu’il devrait, car il sait écouter et te conseiller.
Moi, j’aimais bien aller à la bibliothèque. On pouvait y discuter avec d’autres gars, c’était sympa, même si on n’avait pas envie de lire.
D’Alex, le 22/01/07

Écrit par : Alex | 24/01/2007

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